Les thématiques


Présentation générale

L’histoire de l’architecture, de l’urbanisme et du patrimoine des XIXe et XXe siècles en Méditerranée (en particulier en ses rives sud et est) définit le domaine d’investigation du groupement de recherche. Les productions dites « savantes » (œuvres et projets dus à des professionnels identifiés) représentent l’entrée choisie pour étudier ce domaine. Il s’agit ainsi de s’intéresser aux réalisations et pratiques architecturales, urbanistiques ou patrimoniales des deux siècles écoulés dans cette aire géographique. La période considérée est marquée, dès les premières décennies du XIXe siècle, par la domination coloniale européenne. Puis, par des dynamiques endogènes d’occidentalisation (mouvement des réformes ottomanes dites des Tanzîmât) ainsi que par la diffusion internationale du Mouvement moderne en architecture. Enfin, depuis les décolonisations , par des économies fortement dépendantes de l’aide occidentale. De ce fait, cette période, dans la production de l’espace bâti de cette partie du monde, pose d’emblée la question de l’impact et de l’appropriation des modèles, des doctrines, des normes et des façons de faire européens (et par la suite américains). En retour, elle pose aussi la question des effets qui ont pu en résulter en Europe. L’approche proposée consiste à élargir et décentrer le regard porté jusqu’à présent sur ces questions.

L’intérêt accordé depuis deux décennies aux situations et terrains coloniaux a largement fait progresser la connaissance que l’on peut avoir du legs architectural et urbanistique des XIXe et XXe siècles dans la région. Cependant l’essentiel des travaux s’est longtemps focalisé sur le couple métropole-colonie ainsi que sur les expressions architecturales et effets urbains du projet colonial, laissant dans l’ombre nombre de questions. En effet, on peut mentionner :
- la diversité des influences et des emprunts qui se sont développés au-delà des flux métropole-colonie,
- les médiations et ancrages locaux des objets étudiés,
- les circulations régionales et transnationales des modèles et des professionnels qui en sont les maîtres d’œuvre.
Cependant, une saisie purement locale de ces phénomènes ne permet pas de mettre en évidence les liens avec les réalités architecturales européennes, ainsi que les influences croisées. C’est pourquoi le périmètre de la recherche est entendu à l’ensemble du pourtour méditerranéen.

L’actualité patrimoniale des architectures modernes en Méditerranée mérite de même attention. Contrairement aux idées reçues, certaines d’entre elles font désormais l’objet de processus de reconnaissance patrimoniale, qu’il s’agisse de « l’Alexandrie cosmopolite », du « Casablanca colonial » ou du « Tunis Art nouveau », aujourd’hui très en faveur en Égypte, au Maroc ou en Tunisie. Il y a là des phénomènes « d’invention patrimoniale » intéressants à saisir dans toute leur complexité. Il faut mettre l’étude de ces dynamiques en relation avec des occurrences plus anciennes. On peut citer l’exemple du concept de « médina », invention française qui a largement contribué à façonner l’architecture et l’urbanisme des centres urbains anciens confrontés à la présence coloniale, tout en continuant à marquer l’essentiel des politiques patrimoniales appliquées. L’histoire de ces phénomènes de reconnaissance patrimoniale est riche en enseignements pour l’élaboration de politiques patrimoniales efficientes aujourd’hui et demain. L’élargissement et le décentrement proposés visent donc à restituer les « architectures modernes en Méditerranée » dans l’ensemble des flux qui les ont marquées et à en ancrer l’étude dans leurs contextes locaux, passés et présents.

Le caractère transnational de ces thématiques pose immédiatement la question des sources historiques et documentaires existantes, et en particulier celle de leur dispersion – par exemple, les archives écrites ou graphiques concernant les architectures modernes du Caire se trouvent aussi bien à Berlin, Paris, Rome, Londres… qu’en Égypte, conservées dans des fonds publics mais aussi privés. C’est pourquoi il est nécessaire de développer des modes d’identification, de collecte, de traitement, et d’accessibilité de corpus fragmentaires et dispersés.

Les architectures modernes en Méditerranée posent également des problèmes spécifiques d’identification (datation, attribution, caractérisation) liés au fait qu’elles sortent des canons classiques d’une histoire de l’art principalement orientée vers le monde occidental. Elles appellent donc une réflexion spécifique. Un bilan des avantages et limites de l’outil informatique demeure à engager à cet égard.

Sources, identification, actualité(s) constituent ainsi les trois principales orientations de recherche proposées. Au-delà de l’architecture et de la ville, la réflexion proposée ambitionne également d’informer la question du rapport au passé (en particulier colonial), à la mémoire et à l’écriture de l’histoire contemporaine dans les sociétés post-impériales et les nations émergentes.

L’optique proposée vise à dépasser les découpages usuels de ces questions, qu’ils soient géographiques (le cadre strictement national de chacun des pays de la rive sud, le couple métropole-colonie) ou chronologiques (le moment colonial, la décolonisation). Il s’agit de ne pas négliger les éléments de continuité, de convergence ou de transversalité qui ont pu exister à travers des contextes politiques différenciés, jusqu’à présent communément analysés en terme de ruptures et généralement considérés comme les principaux déterminants des formes produites sans pour autant négliger les problèmes méthodologiques et enjeux historiographiques soulevés par les recherches appliquées à des domaines transnationaux. L’investigation concerne un domaine ouvrant sur diverses opportunités pour la recherche appliquée, voire pour l’intervention opérationnelle.

La démarche développée a également pour but de croiser le plus largement possible les sources documentaires ainsi que les points de vue disciplinaires (histoire de l’art, « a re culturelle » histoire culturelle, aménagement) et nationaux (européens et extra-européens). Son ambition est de produire une réflexion multilatérale sur les questions posées. Le travail en équipe et en réseau, intégrant chercheurs du Nord et chercheurs du Sud, et favorisant les croisements entre Méditerranée occidentale et orientales, s’avère à cet égard essentiel.

 

 

Casablanca
Photo: Romeo Carabelli